El milagro rosarino

Reportaje de Le Monde sobre una ciudad que hace gala de excepción en el paisaje político argentino: Rosario y sus 17 años de socialismo. Martin Tavaut, corresponsal en Francia.


Les miracles de Rosario
Christine Legrand
Le Monde
31 de agosto de 2007

Quand on débarque à Rosario, ville natale d’Ernesto Che Guevara, il n’est pas facile de trouver la maison où est né le mythique guérillero argentino-cubain. Port dynamique au coeur de la riche Pampa, à 300 km au nord-est de Buenos Aires, Rosario est pourtant la seule grande ville d’Argentine gouvernée par des socialistes, depuis dix-huit ans. Le plan touristique fourni par la municipalité indique bien une “place Guevara”, mais en fait, elle n’existe pas. Les passants interrogés ignorent que le Che est né ici, ou ils donnent de très vagues indications.
Quand on la trouve enfin, cette maison, au 480, rue Entre-Rios, une pancarte rouge, plantée sur le trottoir, se contente d’une indication laconique : “Maison natale de Che Guevara.” Aucun musée, aucune plaque commémorative à l’entrée de l’immeuble, dont le rez-de-chaussée est occupé par une banque. “La copropriété s’y est opposée”, s’excuse Miguel Lifschitz, le maire socialiste. Il s’empresse d’ajouter qu’une statue sera inaugurée, en juin 2008, pour fêter le quatre-vingtième anniversaire de la naissance du Che.
A deux pas du monument aux allures mussoliniennes dédié au drapeau argentin, dans un élégant salon de la mairie, M. Lifschitz a un sourire jovial. Cet ingénieur de 52 ans devrait être réélu sans problème lors des municipales du 2 septembre. Le même jour, un autre socialiste, le député Hermes Binner, 62 ans, est donné favori pour être élu gouverneur de la province de Santa Fe, dont Rosario est la ville principale, et qui est un traditionnel bastion du parti péroniste. Médecin d’allure austère, M. Binner pourrait devenir le premier gouverneur socialiste de l’histoire argentine. A deux mois de l’élection présidentielle du 28 octobre, cette double victoire socialiste dans le grenier à blé de l’Argentine serait un revers pour le président péroniste, Nestor Kirchner. Le chef de l’Etat a désigné sa femme, la sénatrice Cristina Fernandez de Kirchner, pour être candidate et lui succéder à la présidence. Elle est jusqu’à présent donnée gagnante dans les sondages, dès le premier tour.
“Mais, avec tous les scandales de corruption qui éclaboussent le gouvernement, on ne sait jamais”, espère un libraire du centre-ville. Ici, ajoute-t-il, “nous sommes fiers des socialistes car leurs succès électoraux ne reposent pas sur le clientélisme mais sur leur bonne gestion”. “Rosario est un phénomène singulier”, admet Agustin Rossi, député du Front pour la victoire, le parti de M. Kirchner. “En 1989, un maire radical a démissionné, le parti péroniste avait un mauvais candidat, un socialiste a été élu, puis réélu, pour sa bonne gestion.”
“Nous sommes une île socialiste dans un pays dominé par l’hégémonie péroniste, comme le village gaulois d’Astérix au milieu de l’Empire romain”, plaisante Jorgelina Hiba, une jeune journaliste qui a étudié en Suisse. Elle note, toutefois, que “les socialistes de Rosario n’ont conservé du socialisme que l’étiquette”. A la tête d’une alliance électorale avec des radicaux et des représentants de centre-gauche, Miguel Lifschitz est pragmatique. Il négocie avec les hommes d’affaires, ne remet pas en cause le libre marché et revendique encore moins la lutte des classes.
Le maire de Rosario se définit comme un social-démocrate tout en regrettant que “la social-démocratie soit en crise dans le monde entier”. Il admire Ricardo Lagos, l’ancien président chilien qui était venu le soutenir à Rosario. Il se revendique aussi de Lula da Silva, le président brésilien, et de José Luis Rodriguez Zapatero, le chef du gouvernement espagnol. Lors de la campagne pour l’Elysée, il avait aussi adressé un message de soutien à Ségolène Royal. Par contre, selon Miguel Lifschitz, Hugo Chavez, le président vénézuélien, ne serait qu’une “mauvaise copie du vieux modèle du caudillo et du populisme en Amérique latine”.
Avec plus d’un million d’habitants, Rosario est la troisième ville du pays. Au tournant du XXe siècle, son port a accueilli des milliers d’immigrants européens. La plupart venaient du sud de l’Italie, transportant avec eux les idéaux socialistes et anarchistes qui furent à l’origine de grandes luttes ouvrières. En 2003, l’Organisation des Nations unies a choisi la cité comme “modèle de gouvernabilité démocratique” parmi deux cent cinquante-sept villes latino-américaines.
Sur les rives du Parana, fleuve aussi long que le Mississippi, fourmillent joggeurs, cyclistes et simples flâneurs. Bravant le froid de l’hiver austral, des ribambelles d’enfants et des groupes d’étudiants ont envahi les nombreux espaces verts. Dans ce paysage de carte postale, en toile de fond, d’énormes bateaux glissent lentement sur les eaux brunes du fleuve, chargés de soja, de blé et de maïs. La majorité des 40 millions de tonnes de soja transgénique exportés par l’Argentine sortent du port de Rosario.
Depuis dix ans, le paysage urbain a été bouleversé. La ville a récupéré ses 60 kilomètres de côtes et son fleuve. On s’y baigne l’été, car il n’est pas contaminé. Le chemin de fer qui acheminait les céréales a été déplacé, et les docks ont été recyclés. Surplombant le Parana, d’anciens silos à blé ont été convertis en musée d’art contemporain. Avec trente cinémas, dix théâtres, neuf musées, sans oublier deux stades géants de football, la movida culturelle n’a rien à envier à Buenos Aires. Rosario est aussi un des creusets du rock argentin.
L’aménagement du fleuve s’est accompagné d’un plan de décentralisation municipale, sur le modèle de Barcelone, explique Fernando Asegurado, secrétaire de la municipalité. L’objectif : rétablir l’équilibre entre les différentes parties d’une ville aussi étendue que Buenos Aires. Six centres municipaux (CMD) ont été créés pour faciliter les démarches administratives des citoyens qui devaient jusque-là se déplacer au centre, à la mairie. De vieilles gares et d’anciens palais ont été récupérés, des édifices aux lignes futuristes ont été construits par de prestigieux architectes comme l’Argentin Cesar Pelli ou le Portugais Alvaro Siz. Chaque bâtiment fonctionne comme un centre culturel, un lieu de débat où les habitants sont invités à prendre des décisions sur l’utilisation du budget de leur quartier. Autre originalité : la participation des enfants dans le cadre du programme intitulé “La ville des enfants”, qui fonctionne depuis dix ans, s’inspirant des théories du pédagogue italien Francesco Tonucci. Tous les samedis, des conseils d’enfants se réunissent dans les districts, proposant des idées pour améliorer leur ville. Ils ont obtenu que le premier mercredi d’octobre soit déclaré Jour du jeu et de la convivialité : les adultes arrêtent de travailler une heure pour jouer avec eux et récupérer l’esprit de leur enfance.
Avec huit hôpitaux et cinquante centres médicaux financés par la municipalité, le système de santé de Rosario est donné en exemple par l’Organisation panaméricaine de la santé. C’est à Rosario que s’est ouvert le premier Musée de la mémoire consacré aux victimes de la dictature militaire (1976-1983), en 2001. “Bien avant que le président Kirchner n’annonce la transformation en musée de l’Ecole mécanique de la marine (ESMA) à Buenos Aires”, souligne Ruben Chababo, son directeur. Durant les années de plomb, plusieurs centaines de personnes ont disparu dans la province de Santa Fe.
Importante ville universitaire, Rosario connaît depuis un an une expérience inédite avec une faculté libre qui semble s’inspirer de Mai 68. Elle propose un “savoir utile et non utilitaire pour améliorer la qualité de vie”. Moyennant 1 euro par mois, on peut assister à des séminaires sur le bonheur, l’art d’aimer ou l’économie pour non-économistes, qui dénonce les méfaits du néolibéralisme dans l’Argentine des années 1990. “Après la phase lyrique de Porto Alegre, la ville brésilienne symbole de la protestation contre le néolibéralisme, Rosario est le laboratoire de la nouvelle phase, que l’on peut désigner comme celle d’un socialisme efficace et humaniste”, pointe un des professeurs, Hugo Quiroga.
En 2001, la crise financière argentine a durement frappé le cordon industriel de Rosario. Le chômage atteignait 30 %. 55 % de la population était tombée dans l’extrême pauvreté. La faim, les pillages et les hôpitaux sans antibiotiques étaient le quotidien. Aujourd’hui, le taux de chômage a été ramené à 11 %, un peu plus que la moyenne nationale. 20 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. Près de 300 000 personnes vivent dans des bidonvilles. La majorité vient de la province voisine, très pauvre, de Chaco.
A Rosario, le miracle est dû en grande partie au boom des prix des céréales et à l’ouverture de nouveaux marchés comme la Chine et l’Inde. Santa Fe est le plus grand complexe oléagineux du monde. Il assure 21 % du total des exportations argentines et est devenue la première province argentine productrice de biocombustibles.
S’il fait bon vivre à Rosario, beaucoup d’habitants s’inquiètent du boom immobilier qui fait pousser, au bord du fleuve, d’immenses tours de grand luxe. “Les acheteurs viennent même de Buenos Aires, comme Diego Maradona”, soupire le patron d’un restaurant du port. Il est vrai que les riches de la capitale pourront bientôt gagner la Pampa en une heure et vingt-cinq minutes. En 2011, Rosario devrait être reliée à Buenos Aires par un train à grande vitesse, le premier TGV des Amériques.